| Le pousseur de la dourdu |
Les légendes, ces drames du mystère, s'attachent, comme
les oiseaux de nuit aux lieux sombres et désert, aux ruines abandonnées,
aux grands rochers des montagnes ou des grèves, que le pinceau
du soir ombre de teintes fantastiques ; aux cavernes profondes que les
imaginations simples, mais surtout (nous ne craignons pas de le dire)
poétiques des pêcheurs et des habitants de la campagne, se
plaisent à peupler de pittoresques fantômes.
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C'est dans ces demeures du silence que le chercheur de souvenirs dirige
sa course solitaire. Il contemple les rochers ; il remue les pierres des ruines
; il écarte la mousse et les ronces qui couvrent les vieux sentiers.
Puis il interroge patiemment ces débris muets du temps passé,
et il finit toujours par leur arracher quelques secret intéressants.
La vieille Armorique est encore assez riche en paysages inexplorés, en
ruines inexpliquées, en sites mystérieux, pour mériter
les regards des archéologues, et surtout de ces chercheurs de
traditions antiques dont nous venons de parler. C'est pourquoi nous y revenons
souvent, afin de continuer la description de ces lieux peu connus, et de leur
demander la moralité de leurs légendes.
La Dourdu (l'eau noire) est de ces endroits d'aspect sinistre, toujours enveloppés
d'une crainte mystérieuse que la tradition populaire motive à
peine.
C'est une baie de peu d'étendue, située au bas de la rivière
de Morlaix. Ancien refuge des corsaires bretons, elle est entourée de
noirs récifs et d'énormes rochers rangés sur la grève
comme les pierres éboulées d'un mur gigantesque. Des brouillards
presque continuels y répandent souvent une demi-obscurité. Les
vagues de la Manche, quand soufflent les grands vents du nord-ouest, déferlent
avec rage dans la dourdu et soulèvent son sable noir en épais
tourbillons. De gros cormorans fauves tournoient sans cesse au-dessus des flots,
appelant le naufrage par leurs cris affreux. Le soir, le pêcheur fait
un détour par le haut des falaises, plutôt que de passer au bord
de l'Eau-Noire.
Or autrefois, non loin de ce rivage redoutable, s'élevait le sombre
manoir du Dourdu. Il se dressait comme un fantôme de pierre sur ces hautes
falaise qui, avec les côtes abruptes de Carantec, forment la baie mélancolique
au milieu de laquelle on voit aujourd'hui le château du Taureau,
ce château d'If armoricain.
On dit encore aujourd'hui, et l'on affirmait jadis, qu'un fantôme _ âme
en peine de quelque marin mort dans le péché _ vient errer sur
la grève, au milieu des ténèbres, sondant les flots glauques
de ses yeux caves, afin d'y découvrir la place où repose son navire
englouti avec son chargement de doublons.
Des fenêtres du manoir on pouvait apercevoir la sinistre baie, et plus
loin la haute mer déployant ses plaines immenses. Sur le bord de la baie,
au levant, on voyait, au-dessus des récifs, un grand rocher miné
par les vagues et pareil à un noir vaisseau à l'ancre depuis des
siècles. C'était sur ce rocher que le fantôme accomplissait
sa veille nocturne.
Le sire du Dourdu habitait son manoir solitaire avec Igilt, sa fille unique
: Igilt, la brune, aux yeux bleus comme la sombre mer d'Armorique ; belle comme
une nuit d'automne sur les grèves ; rêveuse et grave comme une
fée ; ambitieuse et fière comme une reine
Avant de mourir, le vieux sire eût bien voulu la marier à quelque
jeune et honnête héritier de son voisinage, dont le noble caractère
eût honoré sa vieillesse en faisant le bonheur de sa fille. Bien
différent d'une foule de gens qui pèsent la bourse plutôt
que le cur de leur futur gendre, il disait à la jeune châtelaine
: " Ma fille, cessez de poursuivre ainsi des songes dorés, remplis
de périls pour votre âme. Epousez un homme craignant Dieu, et les
autres qualités, soyez-en certaine, ne lui feront pas défaut.
"
Mais Igilt avait bien d'autre idées sous sa longue et noire chevelure.
Maintes fois elle avait entendu parler des fêtes et tournois de la cour
du duc de Bretagne, des chevaliers, des paladins bardés de fer et d'or
; en sorte qu'Igilt rêvait pour son beau front une couronne de duchesse.
Qui n'eût été troublé jusqu'au fond du cur,
en voyant, un soir d'été, la châtelaine, debout sur le grand
rocher d'ébène ? Les mouettes, confidentes de ses rêves
insensés, voltigeaient en foule autour d'elle et semblaient parfois lui
former un blanc diadème de leurs ailes d'albâtre.
" Volez, volez, volez, oiseaux fortunés, disait Igilt soupirant,
et portez par-delà ces tristes rivages le renom de la beauté d'Igilt
la brune. Puis qu'enfin quelque prince d'Hibernie vienne m'arracher à
ce tombeau ! "
Mais aucun prince ne paraissait à l'horizon. En revanche, nombre de
jeunes seigneurs de Bretagne s'étaient déjà perdus par
amour pour elle. Attirés par la réputation de sa grande beauté,
les impudents montaient dans la barque et passaient au pied du rocher où
venait souvent l'enchanteresse, afin de pouvoir du moins l'admirer. Igilt était-elle
une fée ? Nous l'ignorons. Mais ceux qui une seule fois avaient aperçu
l'éclair de ses yeux bleus n'avaient plus de repos qu'ils n'eussent demandé
sa main. Alors la cruelle ne manquait jamais de conduire le jeune homme sur
le sommet de la roche noire et, lui montrant l'abîme qui écumait
à leurs pieds, elle disait :
" Ami, là se trouve assez d'or pour remplir ma corbeille de mariage.
Va le quérir sans retard, si tu as du courage. Le fantôme du Dourdu
te conduira. Reviens riche comme un prince : Igilt sera pour toi. "
Plusieurs infortunés tentèrent, dit-on, l'aventure et ne revinrent
jamais. Poussés sans doute par le fantôme trompeur, ils tombaient
dans l'abîme, et chaque fois, la cruelle Igilt disait en riant que c'était
un de plus à ajouter à sa couronne de fiancée
fiancée
des morts, comme elle osait se nommer avec un rire sinistre.
Prend garde, fille coupable, que cette couronne funèbre ne se change
bientôt en linceul. Les mouettes fidèles ont porté ton message
Voici venir de l'autre côté de la mer un vaisseau sous toutes voiles.
Il grandit l'horizon. Tu peux déjà distinguer la couleur de son
pavillon. Il est noir comme l'aile du corbeau ; sur la proue un beau seigneur,
couvert d'une riche armure, cherche de loin si l'objet de ses vux l'attend
sur son rocher. Oui, tes désirs sont accomplis. Ton prince arrive, le
voilà. Mais pourquoi frémis-tu ?
Ah ! je vois auprès du prince un vieillard qui t'observe : c'est son
conseiller, un sage d'Hibernie, auquel il a été confié
par la tendresse d'un père alarmé.
Or le vaisseau ayant jeté l'ancre au milieu de la rade, une barque légère
s'en détacha, et bientôt le prince Ivor tombait aux pieds d'Igilt
surprise et heureuse. Heureuse ! elle devait l'être sans doute, si le
bonheur se trouve dans l'accomplissement des désirs plutôt que
dans l'espérance qui le promet, plutôt que dans la charité
qui le donne aux autres, plutôt que dans la résignation qui se
courbe sous la divine volonté.
Trois jours se passèrent, pendant lesquels Ivor revint chaque soir sur
le rocher où l'attendait sa fiancée ; et la fiancée, loin
de réclamer cette fois l'or du navire englouti, pressait les apprêts
de leur mariage. Mais le conseiller du prince demeurait inébranlable.
Il voulait le bonheur de son jeune maître, et recueillait avec soin tous
les bruits alarmants qui couraient sur le compte de la fiancée des
morts. Il ne tarda pas à apprendre l'histoire du vaisseau submergé
et des anciennes exigences d'Igilt. Enfin, il se rendit auprès du sire
de Dourdu et lui demanda quelle dot il donnerait à sa fille.
_ Une dot ! répondit le vieillard ; je n'ai pour toute fortune que ce
vieux donjon et son petit domaine, et ne puis, vous le voyez, donner à
ma fille que ma bénédiction paternelle.
Le sage d'Hibernie, retenant à peine ses larmes, reprit pourtant avec
une feinte sévérité :
_ Par malheur ! ce n'est pas assez. Le roi mon maître exige mille doublons
d'or.
_ Mille doublons ! fit le vieux seigneur ; hélas ! où voulez-vous
que je trouve pareille somme ?
_ Votre fille le sait bien, dit le conseiller en se retirant.
Le jour même le père d'Igilt l'informa que son union avec le prince
Ivor ne pourrait avoir lieu à moins que sa corbeille de noces ne fût,
de son chef, garnie de mille doublons d'or. A ces mots, Igilt poussa un cri
terrible qui fit frémir le pauvre vieillard.
_Implore l'assistance du ciel, ma fille, murmura-t-il : lui seul peut
_ Me procurer de l'or peut-être ! s'écria Igilt dont les yeux lançaient
des éclairs. Non, non ; mais je sais qui m'en donnera !
Et la malheureuse s'éloigna pleine de fureur, laissant son père
atterré. Elle croyait savoir en effet où se trouvait l'or qu'on
lui avait demandé. Combien de fois, quand la tempête soulevait
les vagues et entrouvrait le sein de la mer, n'avait-elle pas cru voir briller
au fond les doublons nombreux semés sur le sable comme les étoiles
sur le firmament ! Igilt, la brune fille de la grève, jouait avec les
lames comme le poisson rapide, ou se balançait sur leur cime, comme les
mouettes légères. Elle ne craignait rien de la fureur des flots,
et avec le secours du fantôme qui gardait le trésor et qu'elle
saurait se rendre favorable, ces richesse lui seraient acquises ; car, plutôt
que d'y renoncer, elle préférait mourir. Pauvre insensée,
qui comme tous les curs avides, ne voulait point apercevoir l'abîme
que sa soif d'un bonheur immérité allait ouvrir pour elle !
Le soir même on eût pu la voir, debout sur son rocher battu par
les vagues, conjurer les flots qu'elle croyait apaiser. Puis la lune se leva.
Sa pâle lumière éclaira les vagues transparentes d'un éclat
tellement inusité que le fond de la mer parut éblouissant aux
yeux fascinés de la sibylle.
_ A moi, esprit des ondes ! s'écria-t-elle ; à moi, fantôme
de la fortune ! Déjà les flots se retirent et secondent mes desseins.
Viens me conduire au but de mes rêves. Viens me guider vers tes richesses,
et me donne enfin le bonheur !
L'écho lugubre répondit malheur ! dans les cavernes des rivages
déserts, et, tandis que la fiancée continuait son évocation
coupable, elle se sentit poussée vers les ondes par un bras invisible
Bientôt les vagues la reçurent dans leur sein. Igilt plongeait
sans cesse, et chaque fois ses mains déchirées aux pointes des
rochers, ses mains sanglantes ne retiraient du fond de la mer que des poignées
de sable qui brillait comme de l'or aux clartés de la lune
Chaque
fois, remontant à la surface de l'onde, elle lançait sur la grève
une traînée de sable en criant : " Encore un coup, et la somme
y sera. " Puis elle disparaissait sous l'écume des vagues.
_ Igilt, ma fiancée ! s'écria le prince Ivor accouru pâle
et frémissant sur la roche fatale : reviens, reviens, plus n'est besoin
de cet or funeste. J'ai fléchi mon père. Reviens, Igilt ; Ivor
t'attend.
Mais les vagues déferlaient lourdes et hautes sur la grève, et
la funèbre nageuse ne les effleurait plus de ses bras blancs.
Son fiancé, inconsolable, retourna mourir dans son île natale.
Les traditions de la mer racontent que parfois, dans le calme des belles nuit
d'été, des marins ont vu la brune fille de la grève, debout
sur la roche noire, contemplant les flots, puis s'y plongeant tout à
coup, à l'endroit où gît le vaisseau naufragé. Mais,
gardez-vous de monter sur ce rocher de malheur, car le Pousseur y monterait
avec vous peut-être
L'inévitable Pousseur, qui, pareil au
torrent des passions et aux appâts du monde, entraîne sans merci
l'imprudent et surtout l'ambitieux que la convoitise amène sous sa fatale
main.
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